Les Petites marguerites : semer la révolte
Tchécoslovaquie, 1966 ; dans deux ans éclatera le Printemps de Prague. Věra Chytilová donne déjà le ton avec Les Petites marguerites, qui malgré la censure deviendra bientôt l’un des films cultes de la Nouvelle vague tchécoslovaque.
L’une est blonde, l’autre est brune, et elles ont sacrément les crocs, un bon coup de fourchette et l’envie de mordre la vie à pleines dents. Cet appétit insatiable souligne bien la matérialité des corps, au centre des Petites marguerites. Délicates comme deux dames qui se respectent, elles ne désirent manger que des “choses petites”, et s’envoient donc allègrement œufs, mignardises, escargots, lapins… D’ailleurs, elles se nourrissent de tout : des hasards, des aventures, des images de steaks hachés trouvées dans un magazine. Car il en faut de l’énergie pour échapper aux normes, s’affirmer comme sujet face aux regards des hommes, alimenter ces corps entrés en résistance, seule preuve tangible que l’on existe dans un monde sans liberté : je mange donc je suis.
Une soif d’imagination motive le quotidien de nos deux héroïnes : pour faire imploser de l’intérieur les diktats autoritaires et patriarcaux, Věra Chytilová fait naviguer ces deux personnages, Marie et Marie, parmi tous les possibles du cinéma. Ralentis, filtres de couleur, renversement du cadre et effets en tous genres envahissent l’écran et nous plongent dans l’univers fantasmagorique du 7e art, telle Alice basculant de l’autre côté du miroir ou Dorothée sautant à pieds joints dans un monde devenu en couleurs (Le Magicien d’Oz).
Derrière la grande liberté de ton et l’humour noir, une vision assez morbide se dégage : l’existence semble vaine, vouée à l’immobilisme mortuaire des hypocrisies du monde. Alors Marie et Marie se moquent de tout, envoient tout valser, et se font menaçantes en s’emparant de ciseaux pour détailler ce qui les entoure. Cette métaphore du montage renverse pourtant l’habituelle analogie avec le collage, l’assemblage de fragments. Chez Chytilová, le montage est un geste de dé-composition : au fil des séquences, les plans de nourriture et d’objets en tout genre semblent toujours plus proches de la nature morte, à l’abandon, en délitement. Si le récit adopte une structure cyclique, suivant trois jours de la vie des Maries, le film déplie l’imaginaire collectif telle une ribambelle de papier découpé. Dès le générique, Les Petites marguerites est un broyeur d’images : l’engrenage renvoie à l’enfer ouvrier des Temps modernes (Chaplin) et la pellicule qui semble prendre feu répond aux expérimentations de Bergman dans Persona. Les claquettes, les tissus qui les habillent, les poulets rôtis, la porcelaine, les fleurs, la suie des trains à vapeur, les papillons empaillés, les lamentations des amants éconduits, rien ne leur résiste. Marie au carré et Věra découpent le cinéma et les clichés pour mieux penser la satire du contemporain, dans un geste fou, libre et pourtant contrôlé. La scène finale, où on les voit recomposer des assiettes préalablement explosées au sol en témoigne : une fois l’imaginaire fragmenté, les cassures demeurent visibles. Voir pour ne plus ignorer et penser dans l’image, sa cicatrice. Avec l’école soviétique de l’avant-garde — qui jusqu’à aujourd’hui imprègne le cinéma — l’acte de pensée filmique s’opérait dans le choc entre deux images. Chez Chytilová, chaque plan est en soi une déchirure, au travers de laquelle on entrevoit les contradictions et les violences sociales.
Censuré au motif un tant soit peu dérisoire que trop de nourriture y était gaspillée (c’est bien connu, l’émancipation des femmes et des peuples n’effraient pas les censeurs !), l’œuvre de Věra Chytilová se conclut par l’une des épitaphes les plus mordantes du cinéma : alors que défilent des plans de villes détruites, s’affichent en caractères rouges “ce film est dédié à ceux qui ne s’indignent que de la salade piétinée”.
Ces petites marguerites ne sont pas d'innocentes fleurs des champs, elles sèment la révolte contre l’aliénation. Comme toute révolution pense aussi le monde de demain, on ne s’étonnera pas de reconnaître en Marie et Marie les marraines du festin mortuaire de La Grande bouffe (Ferreri) ou de l’amitié fantasque de Céline et Julie allant en bateau (Rivette).
Les Petites marguerites est dans l'abonnement jusqu'au 10 août 2026.