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La Nuit : l'article de L'Humanité à sa sortie en 1961

La Nuit : l'article de L'Humanité à sa sortie en 1961

En partenariat avec LaCinetek, L'Humanité vous propose de découvrir un article issu de ses archives pour revenir sur la sortie en salles de "La Nuit" de Michelangelo Antonioni

 

LE FILM DU JOUR « LA NUIT » de MICHELANGELO ANTONIONI (LES MORTS NE DORMENT PAS...)

"Hier soir, de 20h30 à 3 heures du matin, les critiques cinématographiques ont été soumis à une rude épreuve. Après avoir vu « Rocco et ses frères », de Luchino Visconti, au théâtre des Champs Elysées (3h20 de projection), ils étaient conviés à la première du film d’Antonioni : « La Nuit », au Studio Publicis (2h10). Samuel Lachize vous donne ici ses premières impressions sur le film de Michelangelo Antonioni qui sort aujourd’hui dans les salles parisiennes. Il consacrera prochainement une chronique à « Rocco et ses frères ».

"Sortant de la projection du dernier film d’Antonioni : « La Nuit » et cherchant un peu de réconfort j’ouvre au hasard « Poésie ininterrompue », d’Elluard, et tombe sur ce passage :

« Les morts ne dorment pas

Ils ne reflètent rien

Et ni l’eau ni le vent ni le soleil ni l’aube

Ne peuvent les distraire »


    Et voilà qu’à la fin de cette nuit oppressante la lumière se fait pour moi. Ces morts insomniaques, ces cadavres vivants que rien de ce qui est vrai ne peut plus émouvoir ce sont les personnages de « La Nuit ».

C’est Giovanni, intellectuel de gauche et écrivain de talent qui n’a plus rien à écrire parce que sa propre vie n’est qu’un échec, sinon sur le plan mondain, sur celui de la morale ; et sa femme Lidia qui ne l’aime plus et ne sait comment lui dire. C’est Thomaso mourant qui aimait peut-être Lidia sans l’avouer, que Lidia aimait et qui partira sans savoir. C’est cet industriel milanais qui parle de sa « mission » et croit à l’indépendance de ceux qui travaillent pour lui, parce qu’il les paie bien comme il met les colombes de son parc dans des cages de luxe. C’est sa fille, Valentina, dont la richesse est si lourde à porter qu’elle détruit en elle toute intelligence et toute volonté de création, voire d’aimer ; ce sont ces couples déchirés, ces gens qui passent et repassent les uns devant les autres sans jamais pouvoir communiquer, qui ne trouvent rien de plus amusant que de se jeter à l’eau quand il pleut, et qui s’étonnent de voir un chat immobile pendant des heures devant les yeux vides d’une statue deux fois millénaire, attendant on ne sait quel rêve miraculeux.

Ce film si riche qu’il vous écrase tout d’abord, il faudrait pouvoir décortiquer image par image, trouver derrière chacune d’entre elle les symboles et métaphores.Par la concentration de son récit et la grandeur de son sujet il est sans doute supérieur à « L’Avventura » dont j’aimais pourtant l’apparente dispersion.

« La Nuit » commence dans une luxueuse clinique milanaise où Thomaso, mourant, reçoit la visite de ses deux seuls vrais amis, Giovanni et sa femme Lidia, ne pouvant supporter l’atmosphère de la chambre où Thomaso, bourré de morphine et de champagne, est encore lucide, s’en va la première. Un peu plus tard Giovanni, sortant de chez Thomaso, est accroché dans le couloir par une jeune nymphomane qui l’attire dans sa chambre et s’offre désespérément à lui. Des infirmières mettent fin à cette scène pénible. Giovanni rejoint Lidia qui doit l’accompagner chez son éditeur ou il doit signer son dernier roman. Mais Lidia fuit le jacassant cocktail et va se promener dans la ville, se mêlant à ses habitants, la ville de contrastes ou le luxe outrageant des immeubles modernes n’a pas anéanti la lèpre des taudis ; dans un terrain vague des jeunes gens se battent. Elle regarde, crie : « Assez ! ». Ils s’arrêtent, elle s’en va. Dans un autre terrain d’autres jeunes gens font partir des fusées qui s’élèvent à trois milles mètres et l’on parle de voyages dans la Lune. Elle retrouve un coin de banlieue qu’elle aimait autrefois ou probablement elle avait connu Giovanni. Elle lui téléphone. Il vient la chercher. Chez eux, elle met une robe de soirée et demande à sortir. Ils vont dans une boite ou l’on s’ennuie. Ils se rendent ensuite chez un milliardaire qui les avait invités. Il y a là plusieurs centaines de personnes qui ne s’amusent pas, dans un parc immense, avec des massifs de rosiers, une piscine, des pavillons trop grands. Un orchestre joue des mauvais airs à la mode. On applaudit le cheval de la fille de la maison qui a gagné une course et qu’on a trainé là par désœuvrement.


   Dans cette fête morne, Giovanni et Lidia se séparent, se retrouvent, se séparent encore. Le milliardaire va proposer à Giovanni de l’engager dans son entreprise pour chanter ses louanges à un prix pharamineux. Sa fille, Valentina, ébauchera une romance sentimentale avec l’écrivain, tandis que Lidia, solitaire, se laissera entrainer dans une promenade sans but par un séducteur sans relief. Mais les nuits prennent fin et celle-ci aura vu la désagrégation totale du couple Lidia – Giovanni. Au cours d’une scène d’une atroce beauté et d’une grandeur sans précédent, elle avouera à l’homme qu’elle ne l’aime plus et lui tentera vainement de croire qu’il aime encore. Leur dernière étreinte sauvage et sans espoir, dans le parc, est seulement troublée par la dérisoire musique de l’orchestre.

Ce n’est certes pas un film facile que « La Notte ». Il développe avec plus de vigueur encore que « L’Avventura » le thème favori d’Antonioni : « L’homme du vingtième siècle qui n’a pas peur de l’inconnu scientifique et qui demain va conquérir les étoiles à peur de l’inconnu moral ». Certaines consciences en sont encore au Moyen-Âge de la pensée. L’homme porte en lui l’intelligence, le progrès, l’avenir.
Mais dans le domaine des sentiments, de l’amour, des rapports entre êtres humains il conserve des siècles de retard. Ainsi, certains êtres, faute de franchise morale, se condamnent à une lente asphyxie. L’échec du couple, si sensible dans l’œuvre d’Antonioni, n’est qu’un aspect du problème, mais pas le moindre. Et ce n’est pas un hasard si le procureur de Milan (centre féroce de la censure italienne) a fait saisir « La Notte » et demandé son interdiction parce que son sujet est « la désintégration du mariage ». L’Italie n’est-elle pas un des rares pays, avec l’Espagne et le Portugal, où le divorce n’existe pas légalement ?

Il faut croire aussi que le procureur de Milan fut impressionné par la description froidement cruelle de certains milieux de sa ville. Nous sommes loin, avec « La Notte » de l’exubérance de « La Dolce Vita » que l’Église, après réflexion finit par accepter. Il ne lui déplait pas qu’on fustige certaines formes de la corruption morale à condition de proposer une solution chrétienne, comme Fellini n’oublia jamais de le faire. Mais Antonioni est païen, vraisemblablement athée, et c’est l’homme sur la terre qu’il aimerait voir se sauver lui-même.

J’ai déjà largement dépassé la place qui m’est impartie et je m’aperçois qu’il resta bien des choses à dire sur ce film pas comme les autres, aux multiples facettes. Le jeu des acteurs, littéralement torturés par le réalisateur : Jeanne Moreau, Mastroianni, Monica Vitti – devenue brune – Bernhard Wicki, etc. ; la mise en scène, plus élaborée en apparence que celle de « L’Avventura », et la vision exceptionnelle d’une ville en activité… Mais il fallait d’abord parler du reste, vous persuader qu’il faut aimer ce film, même s’il vous déroute et vous laisse la bouche amère."


Samuel Lachize

L’Humanité, 24/02/1961

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